Les Tribulations d’un Directeur Écartelé

(Fiction : Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite et ne pourrait être que le fruit d’une pure coïncidence.)

L’Aube des Morts-Vivants (et des Écrivains)

Il est 5h30. Dans le silence feutré de mon bureau personnel, là où l’odeur du café lutte encore contre celle de la cire de bois, je suis un démiurge. Je suis Balzac. Je suis Flaubert. Je suis celui qui, d’une phrase ciselée, décide de la destinée tragique d’un amant éconduit ou de la chute d’un empire imaginaire. À cette heure précise, ma seule préoccupation est de savoir si l’adjectif « rubigineux » est trop pédant pour décrire le coucher de soleil au chapitre 4.

Mais à 8h30, la réalité frappe à la porte. Et la réalité, en général, elle sent le poireau-vinaigrette et la fin de contrat de la plongeuse de remplacement.

Directeur d’EHPAD et d’une résidence autonomie. Écrivain. C’est ce qu’on appelle une double vie, ou plus exactement, un trouble de la personnalité schizophrénique légalisé par le Code du Travail. Mon cerveau est un champ de bataille permanent où s’affrontent des alexandrins et des CPOM (Contrat Pluriannuel d’Objectifs et de Moyens). Un endroit bizarre où la quête du « mot juste » est systématiquement interrompue par la recherche désespérée d’un aide-soignant intérimaire qui ne s’est pas perdu en chemin.

– « Monsieur le Directeur, on a un problème de couches au deuxième. La livraison est en retard, il nous reste que du XXL pour Mme Michu qui pèse quarante kilos tout mouillés. »

Adieu, métaphore rubigineuse. Bonjour, gestion des fluides. Je repose mon stylo-plume Montblanc — celui que je me suis offert en espérant secrètement qu’il contiendrait le prochain Goncourt — pour empoigner mon téléphone qui ressemble de plus en plus à un instrument de torture médiéval.

La poésie de l’Indicateur PATHOS

Il y a une beauté cachée dans le malheur des autres, du moins c’est ce que pensent les poètes maudits. Dans mon métier, la beauté est remplacée par le « GIR moyen pondéré ».

Pour le commun des mortels, la vieillesse est un naufrage. Pour un directeur d’EHPAD écrivain, c’est une mine d’or dramatique et un cauchemar administratif. Prenez l’ARS (Agence Régionale de Santé). L’ARS, c’est comme l’Inquisition, mais avec des tableurs Excel. Ils arrivent avec des lunettes sur le nez pour vérifier si vous respectez les protocoles.

Pendant qu’un inspecteur me parle du ratio de personnel soignant par rapport au degré de dépendance des résidents, mon esprit s’échappe. Je regarde l’inspecteur. Je me demande si je ne devrais pas en faire le méchant de mon prochain bouquin. Je lui imagine un tic nerveux, une passion cachée pour les taxes du XIIIe siècle, et une fin atroce emporté par la roue de mon moulin à eau.

– « Vous m’écoutez, Monsieur le Directeur ? Votre taux d’occupation en résidence autonomie stagne. »

– « Oh, absolument. Je pensais justement à la structure tripartite du récit de la chute… euh, du taux de chute chez les résidents autonomes. »

Ils ne se doutent de rien. Ils pensent que je prends des notes sur le budget prévisionnel. En réalité, je viens de trouver le titre de mon prochain roman : « Meurtre à la Crème de Pruneaux ».

La muse et le déambulateur

La résidence autonomie, c’est un autre décor. C’est le vestibule du Paradis, mais avec des kitchenettes électriques, qui servent de radiateur d’appoint, et des tournois de Belote. Ici, mes résidents ne sont pas des patients, ce sont des personnages en roue libre. Roues crevées, mais libérées.

Il y a Monsieur Dupont, 88 ans, qui descend tous les matins pour me dire qu’il a écrit ses mémoires sur des tickets de caisse. C’est mon concurrent direct.

– « Monsieur le Directeur, vous qui écrivez, est-ce que vous trouvez que « Et alors je lui ai mis mon poing dans la figure » est une phrase trop vulgaire pour raconter la Libération de Paris ? »

Je lui conseille de rester authentique. La vérité, c’est que ses mémoires sur tickets Carrefour sont probablement plus excitants que mes rapports d’activité trimestriels de 50 pages.

Parfois, l’inspiration frappe au moment le plus inopportun. Je suis en pleine réunion de famille avec la fille de Mme Bernard, qui se plaint parce qu’on a égaré le gilet en cachemire lilas de sa mère (spoiler : Mme Bernard l’a troqué contre une boîte de chocolats avec sa voisine). Soudain, une phrase. Une phrase magnifique. La clé de voûte de ma scène d’amour de la page 112 me saute aux yeux.

Je dois l’écrire. Là, tout de suite. Sinon elle va s’évaporer comme la dignité d’un politicien en campagne.

Alors, sous la table, j’ouvre discrètement mon carnet. Je fais mine de noter « Recherche gilet lilas ». En réalité, j’écris : « L’effluve de son parfum rappelait l’amertume des amours impossibles et le cuir des bibliothèques oubliées. »

La fille de Mme Bernard me regarde avec espoir.

– « Vous allez le retrouver, n’est-ce pas ? »

– « Oh que oui, Madame. Ce sera… inoubliable. »

La nuit, tous les rapports sont gris

Le soir, quand les résidences s’apaisent — ce qui signifie que le vacarme habituel est remplacé par le bourdonnement des moniteurs et les délires nocturnes de M. Gérard qui se prend pour Napoléon — le Directeur rentre chez lui. Mais l’écrivain prend sa garde.

Le problème de porter ces deux casquettes, c’est que la nuit est le moment où elles fusionnent dans un joyeux désordre.

Je commence à taper sur mon clavier.

« Le prévôt marchait sous la pluie fine… » … mais dans ma tête, j’entends l’alarme incendie qui s’est déclenchée la semaine dernière parce que Mme Calmet a voulu griller du pain de mie sur son radiateur.

« … son manteau dégoulinait sur le pavé, comme une métaphore de… » … la facture d’électricité qui a bondi de 30% à cause de l’inflation sur les charges collectives.

Je finis par mélanger les genres. Hier, j’ai failli envoyer mon manuscrit aux services du Département pour la demande d’allocation personnalisée d’autonomie. Si le contrôleur reçoit 400 pages de roman médiéval à la place du dossier GIR 3 de Monsieur Vallet, je ne suis pas sûr que le subventionnement sera facilité. Quoique, sur un malentendu…

Dans mon bureau, j’ai deux dictionnaires. Le Larousse, pour nourrir mes velléités de futur Prix Interallié, et le « Manuel du Parfait Gestionnaire de la Fin de Vie », pour traduire l’horreur en concepts digestes pour les familles et l’administration.

Dans un roman, si un personnage s’éteint, c’est une « respiration suspendue dans l’éther du temps ». Dans mon EHPAD, c’est une « libération de lit avec procédure de désinfection immédiate » et une interrogation du taux d’occupation. Mon métier consiste à transformer la tragédie en statistiques. Si je décrivais la réalité brute dans mes livres, on m’accuserait de faire du « torture porn » gériatrique.

Prenez les familles. Ah, les familles ! Ces lecteurs assidus de la charte de bientraitance qui viennent nous expliquer la vie les après-midis, tout ça parce qu’ils se sentent coupables d’avoir abandonné Mémé entre un buffet d’eau gélifiée et une séance de gym douce.

L’autre jour, une dame en vison synthétique m’a hurlé dessus :

— « Mon père a une tâche sur son pull ! C’est une atteinte à sa dignité ! »

J’ai failli lui répondre en alexandrins : « Madame, la dignité se meurt sous la dentelle, quand le sphincter lâche et que l’esprit chancelle. »

Mais au lieu de ça, j’ai pris mon air de « Directeur Compatissant Modèle n°4 » et j’ai murmuré : « Nous allons auditer le processus de blanchisserie, chère Madame. » Dans ma tête, je lui avais déjà réservé un chapitre particulièrement atroce où elle finissait dévorée par des chiens de garde enragés.

L’Inspiration au milieu des fluides

Il y a une poésie grasse dans la déchéance. On nous parle de « l’automne de la vie ». Quelle blague. L’automne, c’est rouge, c’est beau, ça sent le sous-bois. La vieillesse en institution, ça sent l’eau de javel qui essaie vainement de couvrir l’odeur d’une infection urinaire carabinée.

Pourtant, c’est là que je puise mes plus belles métaphores. L’autre soir, alors que je faisais une ronde nocturne (officiellement pour vérifier la sécurité, officieusement pour fuir ma page blanche), j’ai croisé Mme Vavasseur. Elle errait dans le couloir, entièrement nue, avec un sac de chez Picard dans chaque main, persuadée qu’elle attendait le bus pour Biarritz.

Le Directeur en moi a soupiré : « Encore un constat d’incident, un rendez-vous avec le médecin coordonnateur, une modification du plan de soins… »

L’Écrivain en moi, lui, exultait : « Cette image est sublime ! L’errance absolue, la nudité face au néant commercial de surgelés, l’attente d’un départ vers un ailleurs balnéaire qui n’existe plus ! C’est mon prochain chapitre ! »

On ne se refait pas. Je suis un vampire social. Je vends de la protection aux vieux le jour, et je leur vole leur âme pour mes manuscrits la nuit. C’est un deal honnête. Après tout, ils ne s’en souviendront plus demain.

Les Cadres de l’ARS : Ces Critique Littéraires sans talent

S’il existe un enfer pour les écrivains, il est peuplé de fonctionnaires de l’Agence Régionale de Santé. Ce sont des gens qui n’ont jamais lu autre chose que des décrets sur la température de l’eau des douches, mais qui se croient investis d’une mission divine.

Ils viennent pour l’audit quinquennal. C’est la Grande Inquisition.

Ils examinent mes dossiers résidents avec la minutie d’un correcteur de chez Gallimard traquant une faute d’orthographe.

— « Monsieur le Directeur, pourquoi ce dossier ne contient-il pas le projet de vie individualisé réactualisé depuis trois mois ? »

J’ai eu envie de répondre :

— « Parce que son projet de vie actuel, c’est de ne pas s’étouffer avec sa biscotte le matin. Est-ce que vous trouvez que l’intrigue est trop linéaire ? »

Leur jargon est un crime contre la langue française. « Incitativité », « Efficience processuelle », « Coordination transversale paroxystique ». Chaque fois qu’ils prononcent un de ces mots, une Muse meurt dans le monde et je ressens une envie de brûler mon dictionnaire.

Ils sont l’antithèse de l’écriture. Ils veulent tout normaliser. Le chaos des corps, le désordre des esprits, tout doit rentrer dans des cases cochées. Moi, je passe mes nuits à essayer d’en extraire du sens, de l’absurde, de la vie quoi ! On ne se comprendra jamais. Je gère une usine à produire du temps qui reste, ils gèrent un inventaire de stocks périssables.

Le personnel, ce casting de série B

Et que dire de mes collaborateurs ? Pour un écrivain, l’EHPAD est un réservoir de personnages secondaires d’une richesse infinie, pour peu qu’on aime le burlesque et le tragique.

Il y a Kévin, l’aide-soignant intérimaire qui a autant d’empathie qu’une porte de frigo et qui passe 45 % de son temps de travail sur TikTok à faire des chorégraphies dans l’unité Alzheimer. Un génie de l’insouciance.

Il y a Brigitte, l’infirmière référente, trente-deux ans d’expérience, le regard dur comme un caillou, capable de piquer une veine invisible dans le noir tout en m’expliquant que les budgets pour les pansements sont « une insulte à l’humanité ». Elle est mon mentor caché, mon oracle cynique.

Hier, en réunion d’équipe, on a discuté de l’organisation du « Goûter de la Rose ».

— « Il faut des fleurs partout ! », s’exclame l’animatrice qui vit dans un monde parallèle de feutrine et de gommettes.

— « Il faut surtout qu’ils évitent de se vomir dessus avant le refrain de « Petit Papa Noël » », a rectifié Brigitte.

J’ai tout noté. Le dialogue était trop parfait pour être perdu. L’animatrice est l’Ingénue, Brigitte est la Cassandre, et moi, au milieu, je suis le Dramaturge qui calcule si l’assurance couvrira l’incendie s’ils renversent le bougeoir de la « Rose » sur leurs genoux.

La dédicace de l’angoisse

Le sommet de ma double vie, c’est quand un résident tombe sur l’un de mes livres à la médiathèque locale. C’est arrivé le mois dernier avec M. Levêque, ancien prof de lettres qui a encore toutes ses dents (enfin, celles qu’il a payées cher) et toute sa tête pour me torturer.

Il m’a convoqué dans sa chambre comme si j’étais un cancre convoqué chez le proviseur.

— « Monsieur le Directeur, j’ai lu votre dernier opus. »

J’ai frémi. L’ARS à côté, c’est le Club Med.

— « Ah ? Et qu’en avez-vous pensé, Monsieur Levêque ? »

— « Vos participes passés sont parfois incertains, comme votre politique tarifaire. Et puis, ce personnage de vieux sénile au chapitre 3… toute l’institution dit que c’est M. Petitot de la chambre 12. C’est une attaque ad hominem ! »

— « Mais pas du tout, Monsieur Levêque, c’est de la fiction ! »

— « De la fiction ? Allons donc. M. Petitot est tellement ravi d’être un « symbole de l’entropie organique » qu’il demande des droits d’auteur sur ses séances de kiné. Vous nous vendez à la découpe, Monsieur le Directeur. Vous êtes un trafiquant d’agonie. »

Il a ri. J’ai ri. On a bu un coup de porto illégal (pour sa pathologie). Mais il avait raison. En écrivant, je les embaume avant l’heure. Je les rends éternels sur papier bouffant à 18,50€, pendant qu’ils attendent le passage du chariot des médicaments.

 Le siège de l’oubli (Où la plume devient épée)

Il est deux heures du matin. Mon bureau n’est plus un rectangle de 15 mètres carrés saturé de classeurs et de factures d’électricité impayées. Il est devenu la tour de guet de la Forteresse des Murmures. À travers la fenêtre, les lumières ne sont plus des néons fatigués, mais les feux de camp d’une armée ennemie qui attend mon premier signe de faiblesse : l’ARS, le Conseil Départemental, et la cohorte des familles endeuillées avant l’heure.

Sur mon écran, le curseur clignote comme une plaie ouverte. Je suis en train d’écrire le Chapitre 14 de ma saga médiévale, « Le Crépuscule des ombres ». Mon héros, le Chevalier Godefroy de l’Escarre, est acculé contre une herse rouillée. Il pue le sang, le fer et la peur. C’est marrant, je parie qu’il sent la même chose que mon établissement en pleine canicule du mois d’août.

Soudain, mon téléphone rugit. Ce n’est pas le cor de Roland à Roncevaux, c’est l’infirmière qui m’annonce une « rupture de stock sur les perfusions d’hydratation » et une fuite d’eau au plafond du réfectoire.

Je soupire. La plume repose sur le parchemin imaginaire, et je remonte mon armure (un pull col roulé taché de café). Je quitte mon donjon pour arpenter les galeries. Bienvenue dans ma propre épopée.

L’assaut des spectres

Traverser les couloirs d’un EHPAD à 2h30 du matin, c’est comme errer dans les catacombes après une bataille perdue. Chaque porte est une cellule de moine où se joue un drame shakespearien. Dans la chambre 12, « Le Duc de Bourgogne » (anciennement Monsieur Morel, 94 ans, ancien comptable) hurle que les archers anglais ont franchi les remparts. En réalité, c’est juste l’aide-soignant qui tente de lui changer sa protection, mais pour Morel — et pour moi — la distinction n’a plus aucune importance. L’histoire est plus vraie que le soin.

— « Tenez bon, Messire Morel ! », lui glissé-je en passant.

L’aide-soignant me regarde comme si j’avais perdu la boule. Il ne comprend pas que je gère un royaume, pas une PME de la fin de vie. Lui, il voit un grabataire colérique ; moi, je vois le dernier rempart d’une civilisation qui s’effondre dans le gâteux.

Je descends vers la Résidence Autonomie. Le passage de l’un à l’autre est brutal. On quitte la nécropole pour le vestibule du Purgatoire. Ici, le siège est différent. Ce n’est pas la mort qui attaque, c’est l’amertume.

Dans ma saga, j’ai un peuple grincheux qui gardent des mines de fer. En Résidence Autonomie, j’ai la « Table de la Belote », quatre veuves acariâtres qui stockent des pots de confiture comme s’il s’agissait de lingots de Mithril.

Leur dernière requête écrite sur mon bureau ce soir ? Une plainte pour « bruits suspects de déambulateurs à des heures indues ». Une déclaration de guerre civile entre baronnies locales. Je devrais traiter cela avec sérieux administratif. Au lieu de ça, j’imagine une scène où elles empoisonnent le puits du château avec du thé à la bergamote périmé. C’est la seule façon de supporter le mépris qu’elles portent à ma « gestion de la collectivité ».

La horde des gnomes de l’administration

Le véritable monstre de ma saga médiévale, ce n’est pas le dragon cracheur de feu. Le dragon, on sait où il est, on sait comment lui planter une lance dans la gueule. Non, le vrai fléau, ce sont les gnomes bureaucratiques. Les Collecteurs de Taxes du Seigneur Départemental.

Demain, ils viennent en inspection. Dans mon roman, les percepteurs finissent souvent pendus par les pieds à une branche de chêne après avoir essayé d’extorquer trois chèvres à un paysan lépreux. Dans la réalité, je dois leur offrir des macarons et leur présenter des tableurs de rentabilité sur la déglutition assistée.

L’hypocrisie est totale. On nous demande d’humaniser la vieillesse tout en calculant le prix de revient d’une caresse au prorata du temps de travail de l’animatrice. C’est une arithmétique de la mort qui me donne envie de ressortir ma hache de guerre, celle que j’ai offerte à mon personnage de mercenaire, celui qui ne parle pas mais qui tranche dans le vif des lignes budgétaires.

Imaginez le dialogue lors de l’audit :

— « Monsieur le Directeur, votre taux d’encadrement est-il conforme au Ségur 2 ? »

— « Maître Auditeur, la garde est de nuit, les remparts sont fissurés, et mes soldats n’ont plus de vin de messe. Souhaitez-vous tâter de ma masse d’armes ou préférez-vous que je vous lise mon poème sur la déliquescence des sphincters ? »

Malheureusement, je ne dis rien de tout cela. Je souris. Un sourire de scribe qui sait que sa seule vengeance sera le portrait sanglant qu’il fera d’eux dans son tome 3.

L’apocalypse au petit matin

4 heures du matin. La fuite d’eau du réfectoire a été colmatée avec du sparadrap et de la volonté divine. Monsieur Morel s’est endormi après avoir tenté d’estourbir l’infirmier avec une pantoufle fourrée.

Je reviens à ma table de travail. Mes deux identités se télescopent enfin. Ma main droite tient le rapport d’incident (Réel), ma main gauche tape la sentence du traître de ma saga (Fiction). Les deux mondes s’interpénètrent dans un délire fébrile causé par l’épuisement et le surdosage de caféine.

Je regarde mon parc rattaché à l’établissement. Avec le brouillard, on croirait les landes de l’Écosse profonde. Là, sous le vieux chêne, je jure avoir vu l’ombre d’un cavalier sans tête. C’est peut-être juste Monsieur Lefebvre qui cherche ses lunettes, mais l’écrivain en moi décide que c’est un présage de chute.

Être directeur de deux structures et écrivain, c’est vivre dans une brèche spatio-temporelle. C’est gérer la décrépitude des corps tout en glorifiant la permanence du verbe. C’est un métier de fossoyeur lyrique.

On me dit souvent : « Ça doit vous inspirer toutes ces histoires de vieux ? »

Je réponds toujours par un silence poli. Ils ne voient que les rideaux à fleurs et la purée mousseline.

Ils ne voient pas que je suis au milieu d’un siège millénaire. Je suis le dernier roi d’un pays de poussière, d’escarres et d’histoires que plus personne n’a envie d’entendre, sauf moi, pour les transformer en encre noire.

Épilogue de l’Aube

Le jour se lève. Mon personnel arrive, frais et dispos, ignorant que j’ai passé la nuit à trancher des gorges et à négocier des redditions avec des Anglais.

Je range mon manuscrit dans le tiroir fermé à clé, là où je cache aussi mes petites réserves de calmants et de barbituriques pour les jours d’audit. L’écran de mon ordinateur affiche maintenant la boîte mail professionnelle. 347 nouveaux messages. L’ennemi ne dort jamais.

L’écrivain rentre dans sa cage d’ombre. Le Directeur réajuste sa chemise dans son pantalon. Je sors de mon bureau, j’aperçois le camion de livraison de couches qui manœuvre avec la grâce d’un orc bourré en emportant une partie de mon portail.

C’est reparti pour un tour. Mais dans ma tête, sous le crâne de ce directeur si calme et si gestionnaire, résonne encore le fracas des épées. Je regarde le bâtiment et je me dis que si on doit tous finir là, entre un verre d’eau gélifiée et une sieste devant Télématin, alors au moins, je vais en faire une légende de mille pages où le silence des couloirs aura l’éclat de l’acier.

Et si l’ARS (Agence de Rabotage des Sentiments) me cherche, dites-leur que je suis en train de relire mon testament et d’aiguiser mon canif pour m’ouvrir les veines en live… ou de relire le budget prévisionnel 2026 et le PGFP sur 8 ans alors que je ne sais pas de quoi sera fait demain…. C’est la même chose : c’est l’histoire de tout ce qu’on n’arrivera jamais à sauver.

Mais au moins, j’ai le mot de la fin…

1 réflexion sur “Les Tribulations d’un Directeur Écartelé”

  1. Quelle prose et quel bonheur de te lire et ô combien je partage tes premières lignes. J’imprime la totale je crois que je vais passer une très bonne soirée à lire le reste!
    Inscrivons les RPS à notre prochain ODJ!!

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