Interview pour la sortie de « La Sève et le Fer »

Lundi 8 juin 2026, 14 h 30

Puisqu’on ne veut définitivement pas m’interviewer… je continue de le faire moi-même ! Et puis, Aug… Antoine Pardus-Grant (anagramme à deviner…) a trouvé l’ambiance des forges périgordines tellement à son goût qu’il a carrément posé ses valises au pied du donjon.

Antoine Pardus-Grant : François Dauphin, bonjour. On vous avait quitté dans le clair-obscur d’une vallée qui pansait péniblement ses plaies. On vous retrouve aujourd’hui avec un troisième opus saisissant, La Sève et le Fer, qui s’ouvre par une rupture temporelle audacieuse : une ellipse de dix ans. Villamblard a pris de l’embonpoint, les Barrière comptent enfin dans le comté, les martinets de la forge résonnent jour et nuit. Pourquoi ce saut en avant ? Était-ce une nécessité organique pour laisser mûrir vos personnages, ou le besoin de passer d’une fresque de la survivance à celle de la puissance ?

François Dauphin : Bonjour Antoine. Écrire le Moyen Âge, c’est épouser un temps long. Après les fondations rugueuses de L’Aube du Loup et les doutes profonds de L’Écho des Murailles, il fallait laisser la terre respirer. Une décennie, c’est le temps nécessaire pour qu’un investissement devienne une fortune, pour qu’un nouveau vignoble donne son véritable sang. Le lecteur va ressentir un vrai vertige : retrouver Guillaume face au poids de l’âge, Adélaïde en maîtresse d’œuvre d’une économie souterraine florissante, et voir surgir Bertrand, l’héritier, qui est désormais un jeune homme prêt à ceindre l’épée. On ne lutte plus pour grappiller sa pitance dans la boue ; on se bat pour préserver ce qu’on a bâti. Le danger n’est plus la faim, c’est l’envie des autres.

Antoine Pardus-Grant : Parlons-en, de cette sève. Le prologue de ce tome III nous plonge dans les coulisses incroyablement modernes de l’économie médiévale. On y découvre que la seigneurie de Villamblard ne cache pas ses pièces sous un lit, mais connecte ses ambitions aux grandes artères financières européennes, jusqu’à la mythique maison des Peruzzi à Florence. L’héroïsme, chez vous, se joue-t-il autant sur le parchemin des banquiers que sur le fil d’une lame ?

François Dauphin : C’est exactement le cœur du livre. La vraie puissance, à la fin du XIIIe siècle, change de visage. Elle ne réside plus uniquement dans le nombre de hauberts, mais dans les flux d’argent capables de les financer. Adélaïde l’a compris avant tout le monde. Mais attention : manipuler des sommes qui dépassent les frontières du Périgord, c’est un jeu dangereux. Cet argent qui fructifie en silence est un levier redoutable, un trésor de guerre qui finit toujours par attirer les prédateurs et les orages.

Antoine Pardus-Grant : Justement, la mécanique du récit est implacable. Ce volume est marqué par un double mouvement : le renouvellement des générations et l’irruption de choix moraux déchirants. Des figures anciennes s’estompent, un jeune franciscain bouscule les certitudes dogmatiques, et Guillaume doit inventer une justice nouvelle pour éviter que son fief ne s’embrase. Avez-vous voulu faire de ce tome celui de la maturité politique pour vos personnages ?

François Dauphin : Le temps des certitudes de l’enfance est révolu. Quand les anciens remparts moraux ou physiques vacillent, Guillaume et Bertrand sont forcés de regarder le vide en face. Qui doit guider les hommes ? La force brute du capitaine ou l’équité du prévôt ? À Villamblard, ils vont comprendre que la tyrannie engendre la haine, et que la haine grippe les forges. Face aux crises de croissance du fief, le donjon va devoir apprendre à tenir une balance plutôt qu’une hache. C’est le prix pour devenir une véritable communauté, unie avant la tempête.

Antoine Pardus-Grant : La tempête, elle est d’abord intime. L’alliance avec la prestigieuse maison de Châlus-Maulmont projette les Barrière dans le grand monde. Mais sous la soie des fiançailles et la pourpre des traités, le destin se rappelle cruellement à eux. Sans trop en dire, le berceau des Barrière devient le lieu de toutes les tensions dynastiques, oscillant entre de pures scènes de tendresse et une terrible anxiété. La chair est-elle le maillon faible de votre forteresse ?

François Dauphin : Elle en est le maillon le plus précieux, donc le plus exposé. La sève du lignage est là, vigoureuse, mais elle est lestée de cette connaissance douloureuse de la fragilité de la vie au Moyen Âge. Bertrand va découvrir que face aux tragédies invisibles de l’époque, les titres et les armures ne protègent de rien. Cet apprentissage de la vulnérabilité va profondément le transformer, lui et son épouse Isabelle, au moment même où la grande Histoire décide de frapper à leur porte.

Antoine Pardus-Grant : Car le véritable coup de maître de ce volume conséquent, c’est sa chronologie. L’intrigue ne s’arrête pas aux bruits de bottes de la guerre de Guyenne en 1295. Elle s’étire sur plusieurs années, s’assombrit, et vient se clore de façon dantesque en octobre 1307, lors de la rafle historique de l’Ordre du Temple par Philippe le Bel. Pourquoi ce choix de lier Villamblard à ce vendredi noir resté célèbre dans l’Histoire de France ?

François Dauphin : (Sourire mystérieux) Parce que la Vallée ne se laisse pas apprivoiser en un chapitre. 1295 n’était qu’un palier. Le véritable horizon tragique de cet opus, c’est le piège de 1307. Pendant trois volumes, l’or des Templiers a été le moteur secret de la réussite des Barrière. Mais dans l’Histoire, rien n’est gratuit. Quand le Roi de France abat sa hache sur le Temple, le secret qui protégeait la famille devient une bombe à retardement. Ce qui a fait leur puissance menace de devenir leur linceul. L’âge d’or s’éteint dans les flammes, et les étincelles retombent directement sur Villamblard.

Antoine Pardus-Grant : C’est le roman de l’illusion du contrôle… Bertrand et sa génération découvrent que le danger ne vient plus du rival de Grignols, mais d’une volonté politique lointaine, froide et absolue.

François Dauphin : C’est tout à fait ça. On peut signer des parchemins chez les notaires, gager ses terres, s’allier aux plus grands… quand l’État royal moderne se met en marche avec la brutalité de Philippe le Bel, les châteaux de cartes féodaux s’effondrent. Ce volume se clôt sur un sentiment de vertige absolu : le piège se referme, et la sève de la lignée va devoir se confronter, seule, au fer de la raison d’État.

Antoine Pardus-Grant : Merci François Dauphin. La Sève et le Fer est disponible dès aujourd’hui. Quant à vous, chers lecteurs, qu’il s’agisse de replonger dans la boue et le sang des deux premiers tomes ou de franchir enfin les portes de ce troisième opus, préparez-vous : vous allez refermer ce livre le souffle court, les mains encore chaudes de la sueur des forges, avec une seule certitude… la Vallée et ses loups n’ont pas finis de vous hanter.

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